J’étais aveugle -maintenant je vois

14 mars 2026 | Brève, Homélies

Frères et sœurs, au cœur du Carême, l’Église nous surprend aujourd’hui par un mot : Laetare — Réjouis-toi.

Au milieu du désert spirituel, une fleur apparaît. Une lumière se lève déjà à l’horizon. Mais où se trouve cette joie ?

Notre monde nous souffle : la joie est dans ce que tu possèdes. Dans les vitrines éclairées. Dans les objets que l’on désire. Dans les choses que l’on accumule.

Mais la Parole de Dieu nous conduit ailleurs. Elle nous parle aujourd’hui des yeux. Des yeux qui regardent… des yeux qui se ferment… et des yeux qui s’ouvrent enfin.

Dans la première lecture, le prophète Samuel cherche le futur roi d’Israël parmi les fils de Jessé. Il regarde comme nous regardons : la taille, la beauté, la force. Mais Dieu lui murmure doucement:« L’homme regarde l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. »

Dieu voit autrement. Il voit là où nos regards ne s’arrêtent pas. Il voit la profondeur que nous oublions souvent. Saint Paul, dans la lettre aux Éphésiens, nous parle de cette transformation mystérieuse : « Autrefois vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière. » Comme si la foi était un passage. Un passage de la nuit vers l’aube. Et Paul ajoute ces paroles qui résonnent comme un réveil : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. » Car la lumière du Christ n’éclaire pas seulement le monde. Elle éclaire le cœur de l’homme.

Dans l’Évangile, Jésus rencontre un homme qui n’a jamais vu la lumière. Un homme aveugle de naissance. Depuis toujours, le monde pour lui n’est que nuit. Pas de couleurs. Pas de visages. Pas de lever de soleil.

Alors Jésus s’arrête. Il fait un geste étrange, presque humble : un peu de terre, un peu de salive, un peu de boue. Comme si Dieu recréait l’homme avec la poussière de la terre. Puis Jésus dit simplement : « Va te laver à la piscine de Siloé. »

L’homme y va. Il se lave. Et lorsqu’il revient… il voit. Pour la première fois. La lumière.
Les formes. Les visages. Et au milieu des discussions et des interrogatoires, il prononce une phrase qui traverse les siècles : « J’étais aveugle… et maintenant je vois. »                       

Ces mots sont simples. Mais ils contiennent un miracle.

Car il existe une autre cataracte, plus profonde que celle des yeux : celle du cœur. Un prêtre et médecin polonais, le docteur Wacław Szuniewicz, était ophtalmologue. Il soignait les maladies des yeux dans plusieurs pays du monde. Un jour, quelqu’un lui demanda : Pourquoi un prêtre continue-t-il à pratiquer la médecine ?

Il répondit doucement : « Quand une personne ouvre les yeux, elle voit le soleil, les fleurs, les couleurs. Il suffit de peu de lumière. Ensuite, comme prêtre, je peux aussi lui ouvrir les yeux de l’âme. » Ouvrir les yeux du corps… et ouvrir les yeux du cœur.

Parfois, paradoxalement, ceux qui perdent la vue découvrent une autre manière de voir.

Le peintre Edgar Degas, vers la fin de sa vie, voyait de plus en plus flou. Les visages disparaissaient dans la brume de ses tableaux. Mais son regard intérieur devenait plus intense. Alors Degas se tourna vers la sculpture, plus tactile. Il se mit à représenter le mouvement du corps humain avec une sensibilité extraordinaire, comme dans ses danseuses. Ainsi, dans la fragilité de ses yeux, naissait une autre lumière.

Le grand ténor Andrea Bocelli, lui aussi aveugle depuis l’enfance, à cause d’un glaucome. En 1994 il rencontra saint Jean-Paul II. Le pape posa simplement sa main sur son épaule. Bocelli dira plus tard qu’il avait senti une main paternelle. Et ce geste simple et cette rencontre l’aida à choisir Dieu comme fondement de sa vie. Il dira un jour que la foi donne le sens de son existence.

Car parfois un simple geste de lumière suffit pour orienter toute une vie.

Le poète Czesław Miłosz, réfléchissant à ses yeux qui vieillissent, écrit ces mots très profonds : « Mes yeux… je ne reçois plus de vous qu’une image floue.
Mais ce que vous avez vu est maintenant en moi,
transformé en souvenirs et en rêves. »

Puis il ajoute cette image mystérieuse : « Sans yeux, mon regard se fixe sur un point lumineux qui grandit et m’absorbe. »

Un point lumineux. Pour nous, ce point lumineux a un visage. C’est le Christ.               *

Car Jésus dit : « Je suis la lumière du monde. »

Peut-être est-ce pour cela que, lorsque nous prions profondément, nous fermons souvent les yeux. Non pas pour fuir le monde. Mais pour entrer dans une lumière plus intérieure. Certains, après la communion, couvrent un instant leurs yeux avec leurs mains. Non pour se cacher, mais pour protéger ce moment fragile où le cœur rencontre Dieu.

Car la lumière de Dieu ne fait pas de bruit. Elle éclaire doucement. L’écrivain Antoine de Saint-Exupéry a écrit une phrase qui ressemble presque à une parole d’Évangile : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

L’homme guéri de l’Évangile découvre exactement cela. Quand Jésus le retrouve et lui demande : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » il répond : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Et Jésus lui dit : « Tu le vois… et c’est lui qui te parle. »

Alors l’homme répond simplement : « Je crois, Seigneur. » Et il se prosterne. Il voit… et il croit.

Frères et sœurs, nous voyons tant de choses autour de nous.
Les images, les écrans, les lumières du monde. Mais parfois nous oublions de regarder l’essentiel.

 

Ce dimanche Laetare est comme une petite fenêtre de lumière dans le Carême. La joie de Pâques approche. La nuit ne durera pas.

Alors écoutons encore la voix de saint Paul : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. »

Que le Seigneur ouvre nos yeux. Qu’il nous apprenne à voir avec le cœur. Et qu’un jour, dans la lumière de Dieu, nous puissions dire nous aussi :

« J’étais aveugle… et maintenant je vois. » Amen.

Père Piotr K. WILK Homélie – 4ᵉ dimanche de Carême (Laetare)

Ps. Pour aller plus loin…

Yeux

Mes yeux les plus honorables, vous n’êtes plus en pleine forme.
Je ne reçois de vous qu’une image floue,
et si couleur il y a, elle est délavée.
Vous étiez une meute de chiens royaux
avec lesquels je partais à l’aube.
Mes yeux d’une vivacité prodigieuse, vous avez vu tant de choses :
terres et villes, îles et océans.
Ensemble, nous saluions d’immenses levers de soleil,
quand l’air frais nous invitait à courir
sur des sentiers à peine asséchés par la rosée du soir.
À présent, ce que vous avez vu est enfoui en moi
, transformé en souvenirs ou en rêves.
Lentement, je m’éloigne des attraits du monde
et je ressens en moi un dégoût
pour les robes simiesques, les cris et les rythmes de tambour.
Quel soulagement ! Seul avec ma méditation
sur la similitude fondamentale des humains
et leur infime grain de dissemblance.
Sans yeux, mon regard se fixe sur un point lumineux
qui grandit et m’absorbe.

Czesław Miłosz

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