Frères et sœurs,
Qu’est-ce que la miséricorde ? Est-ce une faiblesse dans un monde qui admire la force ? Est-ce une naïveté dans une société qui valorise la réussite, la perfection, l’image ? Ou bien est-ce, au contraire, le cœur même de Dieu ?
En hébreu, la miséricorde se dit rahamim. Ce mot vient de rehem, qui signifie « sein maternel », l’utérus. Alors, la miséricorde ne serait-elle pas cet amour qui porte, qui engendre, qui donne la vie ? Une tendresse viscérale, profonde, presque charnelle… Un amour qui ne renonce pas à l’homme, même lorsqu’il est tombé.
Mais regardons notre monde… Un monde où les armes parlent plus fort que les paroles. Un monde où la terre tremble sous les bombes — en Ukraine, en Liban, en Iran… Avons-nous encore de la place pour cette miséricorde ? N’est-ce pas plutôt un monde où il faut être fort, sans pitié, performant, irréprochable ? Un monde où l’on cache ses blessures, où l’on juge vite, où l’on pardonne peu ?
Et pourtant… la miséricorde dérange. Elle bouleverse. Elle scandalise même. Car elle vient briser la logique humaine : celle du mérite, de la justice froide, du donnant-donnant.
Huit jours après Pâques, l’Évangile nous montre Thomas. Pourquoi doute-t-il ? Est-il simplement incrédule… ou profondément blessé ? Et nous, combien de fois avons-nous dit : « Si je ne vois pas, je ne croirai pas » ?
Et que fait Jésus ? Reproche-t-il ? Condamne-t-il ? Non. Il vient. Il se tient au milieu. Il dit : « La paix soit avec vous ». Et surtout… il montre ses plaies.
Pourquoi montre-t-il ses blessures ? Parce que la miséricorde passe par là. Parce que Dieu ne sauve pas en effaçant la souffrance, mais en la traversant. Parce que ses plaies deviennent les portes de la foi.
Thomas touche… et il croit. Mais nous, que touchons-nous ? Touchons-nous encore les blessures du monde ? Ou passons-nous à côté ?
C’est ici que résonne le cri silencieux d’Albert Camus dans La Chute. Cet homme qui entend une femme se jeter dans la Seine… et qui continue son chemin. Pourquoi ne s’est-il pas arrêté ? Peur ? Indifférence ? Égoïsme ? Et nous… combien de fois avons-nous continué notre chemin ?
Camus nous met face à une vérité dure : nous sommes capables de ne pas aimer.
Face à cette culpabilité universelle, la miséricorde apparaît-elle encore possible ? Ou bien sommes-nous enfermés dans une « chute » sans retour ? Mais alors… tout est-il perdu ?
C’est alors qu’une autre voix s’élève, celle de Faustina Kowalska, humble religieuse, témoin du cœur de Dieu.
Elle écrit : « La souffrance est le plus grand trésor de la terre ; elle purifie l’âme. L’amour véritable se mesure avec le thermomètre de la souffrance. » (PJ 342)
Et encore : « Je ne veux pas punir l’humanité endolorie, mais je désire la guérir en l’étreignant sur mon cœur miséricordieux. » (PJ 1588)
Et puis cette image bouleversante : « L’âme… n’est qu’une goutte d’eau face à l’océan… et elle passe entièrement en Dieu comme une goutte d’eau dans l’océan. » (PJ 701) Alors, que sont nos péchés ? Que sont nos chutes ? Une goutte… dans l’océan de la miséricorde de Dieu.
Alors, qui a raison ? Camus qui voit la chute de l’homme… ou Faustine qui contemple la miséricorde de Dieu ?
Et si les deux disaient vrai… mais à des niveaux différents ? Oui, l’homme chute. Oui, il est capable d’indifférence. Oui, il passe à côté de l’amour. Mais Dieu, lui, ne passe jamais à côté de l’homme.
Car « plus grande est la misère, plus elle a droit à ma miséricorde » (PJ 1182).
N’est-ce pas cela, le scandale ? Dieu ne nous aime pas parce que nous sommes bons. Il nous aime parce que Lui est bon.
Comme l’écrit saint Thomas d’Aquin : « La miséricorde est la plus grande des vertus, car elle appartient à Dieu de faire miséricorde, et c’est surtout en cela que se manifeste sa toute-puissance. » Et dans la littérature, Victor Hugo nous rappelle dans Les Misérables : « Aimer une autre personne, c’est voir le visage de Dieu. »
Alors, une dernière question : croyons-nous vraiment à cette miséricorde ?
Quand nous tombons… croyons-nous qu’il y a Quelqu’un qui vient à notre secours ?
Quand nous péchons… croyons-nous encore que nous pouvons être relevés ?
Quand nous doutons… osons-nous dire comme Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu » ?
Aujourd’hui, Jésus se tient au milieu de nous. Il ne vient pas avec des reproches, mais avec la paix. Il ne vient pas avec la condamnation, mais avec ses plaies ouvertes.
Et il nous dit : « Cesse d’être incrédule… sois croyant. » Alors peut-être pouvons-nous répondre simplement, humblement : Jésus, j’ai confiance en Toi.
Et laisser résonner dans notre cœur ce psaume : « Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! » Amen.
Père Piotr Wilk, Homélie pour la Dimanche de Divine Miséricorde 12 Avril 2026