Une conférence donnée par le Père Elie Télia Koussoubé
Introduction : la quête du Nom de Dieu – Enjeu spirituel et humain
Chers amis, chers frères et sœurs,
Sur le seuil du carême, une question nous traverse, aussi ancienne que la foi elle-même mais toujours neuve : Quel est le vrai nom de Dieu ? Demander le nom de Dieu, c’est bien plus qu’une curiosité théologique. C’est la quête de tout croyant en marche, c’est la soif d’entrer en relation vraie avec celui qui est à la fois le Tout-Autre et le Tout-Proche. Nommer Dieu, c’est à la fois s’approcher du Mystère et reconnaître notre finitude.
Dans la tradition biblique, le nom n’est jamais une simple étiquette. Il signifie l’être, la mission, la relation. Pour Moïse, pour Marie-Madeleine, pour chacun de nous, nommer Dieu, c’est commencer à le connaître, à l’aimer, à le prier. Mais comment oser nommer Celui que nul œil n’a vu, que nulle bouche ne peut contenir ?
Cet entretien propose un chemin, de la révélation du nom de Dieu dans l’Ancien Testament à son accomplissement dans le Christ, de la tradition spirituelle à la prière de chaque jour. Nous traverserons l’Écriture, la théologie et la vie, pour redécouvrir la richesse, la profondeur et l’audace de nommer Dieu.
I. Le Nom dans l’Ancien Testament : de Elohim (אֱלֹהִים) à YHWH (יהוה)
1. Elohim (אֱלֹהִים, Elohim), El (אֵל, El), Adonaï (אֲדֹנָי, Adonaï) : sens et usages
Le récit biblique s’ouvre sur une majesté : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Gn 1,1). Le mot hébreu utilisé ici, אֱלֹהִים (Elohim), intrigue. C’est un pluriel, accompagné d’un verbe au singulier, qui évoque la plénitude, la majesté, l’intensité de la divinité. Elohim désigne le Dieu Créateur, transcendant, maître du cosmos, Celui dont la force et la sagesse se manifestent dans l’ordre du monde.
À côté de ce titre, le terme אֵל (El) apparaît, souvent combiné à d’autres mots : El Shaddaï, El Elyon, etc. El signifie simplement « Dieu », mais porte la connotation de puissance, de solidité. Dans les noms comme Israël (« Celui qui lutte avec Dieu ») ou Emmanuel (« Dieu avec nous »), El est la racine d’une expérience vécue.
Enfin, אֲדֹנָי (Adonaï) signifie « Mon Seigneur ». Ce titre, marque de respect et de souveraineté, deviendra le substitut liturgique du Nom ineffable, par souci de ne pas profaner le mystère.
2. Le Buisson Ardent et le Tétragramme : יהוה (YHWH, Yahvé), אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה (Ehyeh Asher Ehyeh)
Le tournant de la révélation advient devant le Buisson Ardent (Exode 3). Moïse, bouleversé par la mission divine, demande : « Quel est ton nom ? » La réponse de Dieu : אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה (Ehyeh Asher Ehyeh) – « Je suis qui je suis » ou « Je serai qui je serai ».
Dieu ne se laisse pas enfermer dans une définition. Ce nom, plus qu’une essence, est une promesse : « Je suis celui qui est avec vous, qui advient, qui accompagne. » De cette formule naît le Tétragramme sacré : יהוה (YHWH, Yahvé), le nom propre de Dieu, qui deviendra le cœur battant de la foi d’Israël.
Mais ce nom est si saint qu’il ne sera plus prononcé. Par respect du mystère, les Juifs le remplacent à la lecture par Adonaï (« Seigneur ») ou HaShem (« le Nom »). Ce silence devant le nom de Dieu est déjà une attitude spirituelle : Dieu se donne, mais reste toujours au-delà des mots.
3. Les noms composés : El Shaddaï (אֵל שַׁדַּי), El Elyon (אֵל עֶלְיוֹן), El Roï (אֵל רֳאִי), YHWH Jiré (יְהוָה יִרְאֶה), etc.
L’expérience biblique est concrète. Dieu se révèle dans l’histoire, au creuset des épreuves et des victoires. C’est pourquoi surgissent de nombreux noms composés, qui disent la rencontre du peuple avec son Dieu :
- אֵל שַׁדַּי (El Shaddaï) : « Dieu Tout-Puissant » ou « le Dieu des montagnes ». Il accompagne Abraham, garant de la promesse même dans l’impossible.
- אֵל עֶלְיוֹן (El Elyon) : « Dieu Très-Haut », souverain universel reconnu par Melchisédech.
- אֵל רֳאִי (El Roï) : « Dieu qui voit », nom donné par Agar dans sa détresse, signe d’un Dieu qui ne méprise pas la souffrance des petits.
- יְהוָה יִרְאֶה (YHWH Jiré) : « L’ Éternel/Seigneur pourvoira », cri d’Abraham sur le mont Moriah, mémoire d’un Dieu providence.
- יְהוָה רֹפְאֶךָ (YHWH Rapha) : « L’ Éternel/Seigneur qui guérit », Dieu médecin du corps et de l’âme.
- יְהוָה שָׁלוֹם (YHWH Shalom) : « L’ Éternel/Seigneur de la paix », Dieu source de sérénité au cœur du tumulte.
- יְהוָה צְבָאוֹת (YHWH Sabaoth) : « L’Éternel/Seigneur des armées », Seigneur de l’histoire et des batailles.
Chaque nom est une porte ouverte sur le mystère, un souvenir d’un moment où Dieu s’est manifesté fidèle, proche, agissant.
II. Le Nom dans le Nouveau Testament : de Kyrios (Κύριος, Seigneur) à Abba (אבא, Abba)
1. Jésus (יֵשׁוּעַ, Yeshoua) : signification et accomplissement
Avec le Christ, un pas décisif est franchi. Le nom même de Jésus est porteur de révélation : יֵשׁוּעַ (Yeshoua), contraction de Yehoshua, signifie « YHWH sauve ». L’ange annonce à Joseph : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1,21).
Le nom de Jésus n’efface pas le Nom révélé à Moïse : il l’accomplit. Désormais, celui qui invoque ce nom entre dans la dynamique du salut. « Il n’y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4,12).
2. Kyrios (Κύριος) et la continuité biblique
Les premiers chrétiens, majoritairement juifs, continuent la tradition de ne pas prononcer le Tétragramme. Dans la Septante, la traduction grecque de la Bible, יהוה (YHWH) devient Κύριος (Kyrios), « Seigneur ». Cette appellation est reprise dans le Nouveau Testament, mais appliquée à Jésus : « Jésus est Seigneur (Kyrios) » (Rm 10,9).
Confesser Jésus comme Seigneur, c’est reconnaître en lui la présence du Dieu d’Israël, le Dieu qui sauve et agit.
3. Abba (אבא, Abba) : révolution de l’intimité filiale
Mais la véritable révolution, c’est l’audace de Jésus à nommer Dieu אבא (Abba), c’est-à-dire « Père », au sens le plus intime, le plus familier. Jamais, avant lui, on n’avait osé prier Dieu ainsi. Jésus enseigne à ses disciples : « Vous donc, priez ainsi : Notre Père (Abba) qui es aux cieux… » (Mt 6,9).
Par le don de l’Esprit, nous sommes invités à entrer dans cette relation filiale : « Vous avez reçu un Esprit d’adoption qui vous fait crier : Abba, Père ! » (Rm 8,15). Le Nom n’est plus seulement un mot : il devient relation vivante, confiance, abandon.
III. La tradition spirituelle et mystique : apophatisme, silence et expérience du Nom
1. Les Pères de l’Église et la théologie du Nom
Les premiers théologiens chrétiens, de Grégoire de Nysse à Denys l’Aréopagite, ont médité l’ambivalence du Nom divin. Pour eux, Dieu ne se laisse jamais réduire à nos mots. La théologie apophatique (du grec apophasis, négation) insiste : tout ce que nous pouvons dire de Dieu doit être dépassé. Mieux vaut dire ce qu’Il n’est pas, pour préserver son mystère.
Saint Augustin résume : « Si tu comprends, ce n’est pas Dieu. » Le Nom, alors, devient silence, humilité, respect.
2. Les mystiques : Maître Eckhart, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila
Pour les mystiques, le Nom de Dieu est expérience plus que savoir. Maître Eckhart parle du « Dieu sans nom », du « fond sans fond » : il faut accepter de perdre toutes nos images pour laisser Dieu être vraiment Dieu en nous.
Jean de la Croix décrit la nuit obscure, où le croyant avance sans repère, dépouillé de tout nom, mais habité d’un désir pur. Thérèse d’Avila préfère le vocabulaire de l’amitié : Dieu se fait proche comme un ami, dans le silence du cœur.
3. La prière du Nom dans l’Orient chrétien (Prière de Jésus)
Dans la tradition orientale, le nom de Jésus devient prière : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur. ». Prononcée inlassablement, cette prière adressée à Jésus fait descendre le nom de Dieu dans le cœur, jusqu’à devenir souffle, respiration, présence.
Ici, le nom n’est plus seulement une parole : il devient lieu de la rencontre, demeure de la paix.
IV. Nommer Dieu aujourd’hui : enjeux, défis, et pédagogie spirituelle
1. Le respect du silence et de l’indicible
Dans un monde de bruit et de formules, il importe de retrouver le sens du silence devant le nom. Le carême, temps de dépouillement, nous invite à sanctifier le nom de Dieu par notre silence, notre écoute, notre adoration. Nommer Dieu, c’est d’abord consentir à ce qu’Il nous échappe, à ce qu’Il soit plus grand que nos pensées.
2. Prier avec les noms de Dieu selon les besoins humains
Mais la richesse biblique nous offre aussi la liberté d’invoquer Dieu sous le nom qui correspond à notre situation :
- Dans le manque : יְהוָה יִרְאֶה (YHWH Jiré), « Seigneur, tu pourvois ».
- Dans la maladie : יְהוָה רֹפְאֶךָ (YHWH Rapha), « Seigneur, tu guéris ».
- Dans la peur : יְהוָה שָׁלוֹם (YHWH Shalom), « Seigneur, tu es ma paix ».
- Dans la solitude : אֵל רֳאִי (El Roï), « Dieu qui me voit ».
- Face à l’impossible : אֵל שַׁדַּי (El Shaddaï), « Dieu Tout-Puissant ».
Cette pédagogie spirituelle nous rappelle que Dieu n’est pas un concept abstrait, mais un Vivant qui répond à nos appels.
3. Le Notre Père comme synthèse
Au sommet de la prière chrétienne, le « Notre Père » rassemble tous les noms. « Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié… » Il dit la proximité (« Père ») et la transcendance (« aux cieux »), la communion (« Notre ») et la sainteté. Sanctifier le nom, c’est le louer de tout notre être, c’est vivre en cohérence avec l’amour reçu.
4. Entrer dans sa propre histoire avec le Nom
Enfin, prier, c’est oser nommer Dieu à partir de notre propre histoire. Peut-être aujourd’hui Dieu veut-il être pour toi « Roche », « Lumière », « Berger », « Miséricorde ». Relis ta vie : quels noms as-tu donnés à Dieu aux différentes étapes de ton chemin ? Comment le nom que tu lui donnes aujourd’hui peut-il devenir source de vie, de confiance, de marche en avant ?
Conclusion : Vivre à la hauteur du Nom, sanctifier le Nom dans la vie
Frères et sœurs, le Nom de Dieu n’est pas un mot à posséder, mais un mystère à accueillir, une relation à vivre. De Elohim à Abba, de YHWH à Jésus, Dieu se donne sans jamais se laisser enfermer. Notre tâche n’est pas de tout comprendre, mais de marcher humblement, dans la foi, la louange et la fidélité.
Que ce Carême soit pour chacun de nous un temps de redécouverte de la saveur du Nom : dans nos silences, dans nos cris, dans nos chants, dans nos combats et nos joies, que le nom de Dieu soit sanctifié. Et que notre vie devienne, à sa manière, une prière vivante, une bénédiction offerte au Nom qui dépasse tout nom. Que le Nom du Seigneur soit béni, aujourd’hui et à jamais !
Amen.
Élie Télia KOUSSOUBÉAnnexes
Tableau des principaux noms hébreux/grecs de Dieu
| Nom hébreu/grec | Translittération | Signification | Référence |
| אֱלֹהִים | Elohim | Dieu (plénitude, puissance) | Genèse 1,1 |
| אֵל | El | Dieu (force) | Genèse 33,20 |
| אֲדֹנָי | Adonaï | Mon Seigneur | Genèse 15,2 |
| יהוה | YHWH (Yahvé) | « Il est » / L’Éternel | Exode 3,14-15 |
| אֵל שַׁדַּי | El Shaddaï | Dieu Tout-Puissant | Genèse 17,1 |
| אֵל עֶלְיוֹן | El Elyon | Dieu Très-Haut | Genèse 14,18 |
| יְהוָה יִרְאֶה | YHWH Jiré | L’Éternel pourvoit | Genèse 22,14 |
| יְהוָה רֹפְאֶךָ | YHWH Rapha | L’Éternel qui guérit | Exode 15,26 |
| יְהוָה שָׁלוֹם | YHWH Shalom | L’Éternel paix | Juges 6,24 |
| יֵשׁוּעַ | Yeshoua | YHWH sauve (Jésus) | Matthieu 1,21 |
| Κύριος | Kyrios | Seigneur | Philippiens 2,11 |
| אבא | Abba | Père (intime) | Marc 14,36 |
Guide pratique pour la prière avec les noms de Dieu
- Dimanche : Adoration – El Elyon, Dieu Très-Haut. Je contemple sa grandeur.
- Lundi : Confiance – El Shaddaï, Dieu Tout-Puissant. Je lui remets ce qui me dépasse.
- Mardi : Regard – El Roï, Dieu qui me voit. Je me présente à lui tel que je suis.
- Mercredi : Providence – YHWH Jiré, L’Éternel pourvoit. Je lui confie mes besoins.
- Jeudi : Guérison – YHWH Rapha, L’Éternel qui guérit. Je prie pour ma guérison intérieure.
- Vendredi : Paix – YHWH Shalom, L’Éternel paix. Je dépose mes angoisses.
- Samedi : Filiation – Abba, Père. Je demeure dans l’amour du Père.
Bibliographie
- La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf.
- GRÉGOIRE DE NYSSE, La Vie de Moïse, Sources Chrétiennes, Cerf.
- LELOUP Jean-Yves, Les Noms divins, Albin Michel.
- DENYS l’Aréopagite, La Théologie mystique.
- THÉRÈSE D’AVILA, Le Château intérieur.
- JEAN DE LA CROIX, La Nuit obscure.
JÉRÉMIAS Joachim, Abba. L’enseignement d