« Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. »
(… une devise que certains boxeurs pourraient adopter, mais pas forcément pour les mêmes raisons.)
Savoir donner… et savoir recevoir. Deux réalités inséparables, et pourtant si souvent déséquilibrées.
Nous avons appris à donner. Offrir un cadeau, faire un geste, soutenir une cause. Cela, nous savons faire. C’est visible, concret, presque naturel. Mais recevoir… avons-nous appris à recevoir ?
Recevoir sans gêne. Recevoir sans se justifier. Recevoir sans fermer son cœur.
Car peut-être que le vrai problème est là : nous essayons de donner, mais nous ne savons pas recevoir. Et alors, quelque chose se bloque. Le don ne circule plus.
La question est pourtant très simple, très concrète : quoi donner ? Un cadeau pour un mariage, une communion, un anniversaire… une visite chez des amis, un geste dans la famille. Et souvent, on hésite, on calcule presque. Et pourtant, il y a des dons qui échappent à toute logique.
Quel pouvoir ont les fleurs… La rose du Petit Prince, les tournesols de van Gogh, ou cette intuition chantée par Laurent Voulzy : changer le monde avec des bouquets.
Les fleurs ne servent à rien… et elles changent tout. Elles disent sans imposer. Elles touchent sans obliger. Comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry : « ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part ».
Donner, ce n’est pas remplir. C’est ouvrir. Ouvrir un espace où quelque chose peut naître entre deux personnes. Mais donner n’est pas si simple. On peut donner trop, ou mal, ou à côté. On peut même blesser en donnant, imposer sans s’en rendre compte, enfermer l’autre dans une dette invisible.
Et puis il y a l’autre versant, plus silencieux, plus exigeant : recevoir. Recevoir paraît facile. En réalité, c’est peut-être le plus difficile. Recevoir, c’est accepter de ne pas maîtriser. C’est dépendre un instant de quelqu’un. C’est ne pas rendre immédiatement. C’est accepter d’être touché.
Il faut une vraie attention pour recevoir. Cette attention dont parlait Simone Weil comme de « la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ». Recevoir, c’est accueillir ce que l’autre donne, tel qu’il le donne, sans le corriger, sans le diminuer. Et pourtant, combien de fois refusons-nous ?
« Ce n’était pas la peine… » « Tu n’aurais pas dû… » « Je ne peux pas accepter… »
Ces phrases semblent polies, presque humbles. Mais elles ferment la porte. Car refuser de recevoir, c’est empêcher l’autre de donner. C’est couper le lien au moment même où il pouvait naître.
Et la tradition chrétienne va encore plus loin.
Saint Augustin écrivait : « Dieu qui t’a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi. » Autrement dit : même Dieu ne force pas. Il donne… mais il attend d’être reçu.
Dans notre monde, les demandes sont nombreuses. Associations, causes, urgences, appels… tout semble important, nécessaire, pressant.
Et nous sommes souvent perdus. Comment choisir ? Comment discerner ? Comment faire confiance ? Et parfois, il y a des pièges, des abus, des manipulations. Alors, peu à peu, le cœur se protège.
Même dans l’Église, la question se pose. Comment inviter au don sans contraindre ? Comment parler du denier sans réduire la mission à une question d’argent ?
Il faut peut-être changer le regard. Le denier de l’Église n’est pas d’abord une charge.
C’est une participation. Participer à une vie qui nous dépasse. Participer à une parole qui circule. Participer à une présence qui relie. C’est entrer dans une culture du don, où chacun reçoit… et rend possible pour d’autres de recevoir. Comme le rappelle Église catholique dans son enseignement : « Dieu aime celui qui donne avec joie » (cf. 2 Co 9,7).
Non pas sous pression, mais dans la liberté. Comme le disait François Varillon : la grâce ne s’impose pas, elle se propose. Car le don est un mouvement. Donner… recevoir… redonner.
Une circulation vivante. Si l’un des gestes manque, tout s’arrête. Si je donne sans que l’autre puisse recevoir, je reste seul. Si je reçois sans jamais donner, je bloque le passage. Mais quand cela circule, alors quelque chose de vivant apparaît. Une confiance, une relation, une présence.
Et au fond, ce qui menace le plus ce mouvement, ce n’est pas le manque, mais l’indifférence. Comme le rappelait Elie Wiesel, le contraire de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence.
Cet art ne s’apprend pas dans les livres. Il se vit. Dans un cadeau offert simplement. Dans un service accepté sans se justifier. Dans une présence donnée et reçue.
Et parfois, la vie elle-même nous enseigne ce que nous ne savions pas apprendre : savoir sourire à une inconnue qui passe, sans autre raison que le simple éclat d’un instant partagé. Apprendre à sourire, rien que pour le geste, sans vouloir le reste. Comme une gratuité pure, presque fragile, mais profondément humaine.
Apprendre aussi à attendre. Attendre sans maîtriser, goûter à ce bonheur inattendu qui nous est donné comme par surprise, alors même que nous n’osions plus l’espérer. Recevoir ce qui vient sans l’avoir prévu, et oser y croire encore, malgré la peur du vide qui parfois nous habite.
Et puis, il y a ces moments plus difficiles, où il faut savoir souffrir. Souffrir sans bruit, sans armure, sans défense. Accepter la fragilité, traverser l’épreuve… et pourtant se relever. Se relever comme on renaît, avec une capacité nouvelle à aimer, à donner encore, autrement, plus profondément.
Car donner, recevoir, attendre, sourire, souffrir… tout cela converge vers un même apprentissage : apprendre à aimer. Aimer sans attendre en retour, sans calcul, sans mesure. Aimer à tout prendre, même ce qui dérange, même ce qui dépasse.
Et dans cet apprentissage, il y a aussi un détachement discret mais essentiel : apprendre à vivre… et à s’en aller. Non pas fuir, mais consentir. Consentir à ce que tout ne nous appartient pas. Consentir à ce que le don circule, même au-delà de nous.
Alors il reste une chose, simple et essentielle, comme un fil conducteur :
Donner sans recevoir, ce n’est pas encore le don.
Recevoir sans donner, ce n’est pas encore la relation.
Mais quand les deux se rencontrent, alors quelque chose s’ouvre.
Et cela tient peut-être dans cette parole si simple de Mère Teresa :
« Ce qui compte, ce n’est pas la quantité de choses que nous faisons, mais la quantité d’amour que nous mettons dans chaque chose. »
Alors, il me reste à apprendre à aimer… et s’en aller. Père Piotr K. WILK
Ps. Inspiration pour mon texte : la chanson de Laurent Voulzy « Changer le monde avec des bouquets » et la chanson de Florent Pagny « Savoir aimer » le reste vient de savoir donner…