
https://fr.wikipedia.org/wiki/Avery_DullesQuand on parle de nourriture aujourd’hui, chacun a son avis. Il existe des centaines de conseils : que faut-il manger pour rester en bonne santé ? Quels aliments choisir ? Lesquels éviter ? Les réseaux sociaux, les magazines, les spécialistes nous donnent sans cesse de nouvelles recommandations.
La nourriture fait partie de notre culture, de notre quotidien, de notre identité même. Nous savons tous ce qu’est la faim. Nous savons aussi ce qu’est le désir d’être aimé. Quelqu’un a dit que l’amour et la faim sont comme deux frères jumeaux : deux forces qui font avancer la vie humaine.
« À l’origine était la faim », écrit Maguelonne Toussaint-Samat dans « Histoire naturelle & morale de la nourriture. 1987 » Mais pour le chrétien, la faim la plus profonde n’est pas seulement celle du corps. Dans l’Eucharistie, le Christ répond à la faim présente au cœur de l’homme. Cette formule est particulièrement parlante : Dieu rejoint l’humanité dans son besoin le plus fondamental, puis transforme la faim en communion. Le pain quotidien soutient la vie ; le Pain vivant descendu du ciel donne la Vie. Et voici l’idée résumant son œuvre : « Depuis l’aube des âges, à poursuivre sa nourriture, l’humanité a tracé les chemins de la connaissance du monde. »
Mais une question demeure : l’homme vit-il seulement de pain ?
- LA FAIM LA PLUS PROFONDE
Je pense aujourd’hui au cardinal Avery Dulles. Son histoire est étonnante. Il était issu d’une famille très prestigieuse des États-Unis. Son père fut secrétaire d’État sous le président Eisenhower. Le jeune Avery étudiait à Harvard. Rien ne le destinait à devenir prêtre.
Un jour, alors qu’il lisait saint Augustin et se promenait près d’une rivière, il observa un arbre couvert de bourgeons. Tout semblait suivre un ordre mystérieux. Ces bourgeons allaient éclore au printemps comme s’ils répondaient à une loi inscrite au cœur de la création.
À cet instant, quelque chose s’ouvrit en lui. Il commença à prier.
Plus tard, après avoir servi comme officier dans la marine américaine pendant la guerre, il entra chez les Jésuites. Il devint l’un des plus grands théologiens du XXe siècle, puis cardinal en 2001.
Lors de la réception organisée après sa nomination, une dame de sa famille déclara avec humour : « Je me souviens du jour où Avery annonça sa conversion. Toute la famille était réunie. Beaucoup disaient : il a gâché sa vie. Il l’a donnée à Dieu ! »
Mais l’avait-il vraiment gâchée ? Ou bien avait-il trouvé la nourriture que son cœur cherchait depuis toujours ? Voilà la question de cette fête : quelle est la nourriture qui fait vraiment vivre ?
Parfois une seule parole, un silence, un chant, un geste, un regard sur la nature, peuvent devenir pour nous un bourgeon de grâce. Comme pour saint Matthieu appelé par Jésus, comme pour Avery Dulles, comme pour chacun de nous.
Dieu passe dans nos vies de manière discrète mais réelle.
- LE PAIN QUI DONNE LA VIE
Les lectures d’aujourd’hui nous conduisent vers cette nourriture véritable.
Dans le Deutéronome, Moïse rappelle au peuple la longue marche dans le désert. Israël a connu la faim. Et Dieu lui a donné la manne, un pain venu du ciel. Mais cette manne avait un but plus profond : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. »
Le pain est nécessaire. Mais il ne suffit pas. Nous le savons bien. Un homme peut avoir tout ce qu’il faut matériellement et pourtant demeurer vide intérieurement. Il peut être rassasié et rester malheureux. C’est pourquoi Dieu nourrit aussi son peuple par sa Parole.
Aujourd’hui encore, nous avons faim de vérité, de sens, de pardon, d’espérance, de paix. Et Jésus va plus loin encore. Dans l’Évangile, il déclare : « Ma chair est la vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson. »
Aujourd’hui nous sommes tous invités à sa table. Et voici le plus beau paradoxe : le Seigneur devient lui-même le serviteur. C’est lui qui prépare le repas. C’est lui qui nous accueille. C’est lui qui se donne. Comme le chante la magnifique Séquence : « Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route. »
Antoine de Saint-Exupéry disait que : « Le pain partagé est plus qu’une nourriture.» Alors dans chaque Eucharistie, Jésus ne nous donne pas simplement quelque chose. Il se donne lui-même.
III. UNE RESPONSABILITÉ POUR LE MONDE
Cette fête nous oblige aussi à regarder notre monde. Alors que des peuples entiers souffrent encore de la faim, nous gaspillons des quantités immenses de nourriture.
Quelle contradiction ! Quelle honte que le mot « faim » existe encore au XXIe siècle. Nous parlons souvent de mondialisation, d’importations venues de loin, d’accords commerciaux, de marchés internationaux. Tout cela a son importance. Mais n’oublions pas non plus ceux qui cultivent nos terres, ceux qui produisent localement, ceux qui travaillent souvent difficilement pour nourrir les autres.
L’Eucharistie nous rappelle que le pain n’est jamais un simple produit. Le pain est un don. Le pain est fait pour être partagé.
Saint Paul nous l’a rappelé : « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps. » Communier au même pain nous rend responsables les uns des autres. On ne peut pas recevoir le Corps du Christ et rester indifférent à celui qui a faim.
- REGARDER SON PROPRE CŒUR
Enfin, l’Évangile nous invite à un examen de conscience. Les pharisiens étaient souvent occupés à regarder les fautes des autres. Les Pères du désert, comme Dorothée de Gaza, enseignaient exactement le contraire. Lorsque quelqu’un nous agace, nous blesse ou nous met en colère, il faut aussi regarder ce qui se passe dans notre propre cœur. Jésus ne vient pas nourrir notre orgueil.
Il vient nourrir notre conversion. L’Eucharistie est le repas des pécheurs qui acceptent d’être guéris.
- CONCLUSION
Frères et sœurs, nous sommes venus aujourd’hui avec différentes faims alors comment être rassasié?
Nous cherchons souvent à rassasier notre vie par beaucoup de choses : le confort, les biens matériels, les distractions, la réussite, parfois même par l’accumulation. Pourtant, après quelque temps, la faim revient.
La fête du Saint-Sacrement nous rappelle que l’homme porte en lui une faim plus profonde. Saint Augustin l’exprimait ainsi : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi. »
Être rassasié, c’est accueillir trois nourritures que Dieu nous offre :
- La Parole de Dieu, qui éclaire notre intelligence et donne un sens à notre existence.
- L’Eucharistie, où le Christ se donne lui-même comme Pain vivant.
- La charité, car celui qui partage découvre une joie que l’égoïsme ne peut jamais donner.
Le paradoxe chrétien est là : plus nous donnons, plus nous recevons. Plus nous partageons le pain, le temps, l’attention, le pardon, plus notre cœur se remplit.
Alors, en cette fête du Corps et du Sang du Christ, demandons la grâce d’avoir toujours faim de Dieu. Car celui qui vient à Jésus ne repart jamais les mains vides. Comme il le promet lui-même : « Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif. »
Que le Seigneur rassasie nos faims visibles et invisibles, et qu’il fasse de nous des femmes et des hommes capables de nourrir l’espérance autour de nous.
Amen.
Père Piotr K. WILK, le 7 juin 2026