Il y a des moments dans la vie où les mots deviennent plus difficiles à trouver. Et celui-ci en est un.
Une dernière homélie dans une paroisse… Il serait facile de regarder derrière soi, de faire mémoire, de compter les années, les visages, les joies, les épreuves, les célébrations, les rencontres.
Mais je ne voudrais pas que cette messe soit tournée vers le passé. Je voudrais qu’elle soit tournée vers l’avenir. Parce que notre foi n’est pas une nostalgie. La foi chrétienne ne consiste pas à regarder ce qui était, mais à croire que Dieu est encore devant nous.
Les Romains avaient une belle expression, attribuée au poète Ovide : « Finis coronat opus ». La fin couronne l’œuvre. Mais, avec Dieu, la fin d’une étape n’est jamais la fin du chemin. C’est peut-être simplement une porte qui s’ouvre. « Seigneur, tu m’as séduit… »
La première parole que je voudrais garder aujourd’hui est celle du prophète Jérémie : « Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Quelle parole extraordinaire ! Jérémie ne dit pas : « Seigneur, j’ai tout compris. » où: « Seigneur, tout a été facile. » Il dit simplement : « Tu m’as saisi. »
Et toute vocation commence peut-être ainsi. Un jour, quelque chose nous saisit. Une parole. Un regard. Une rencontre. Un appel. Une lumière que nous ne savons pas toujours expliquer. Et puis nous avançons. Parfois avec enthousiasme. Parfois avec fatigue. Parfois avec des questions. Voilà peut-être le secret de toute vie donnée. On peut changer de lieu. On peut changer de responsabilité. On peut changer de route. Mais on ne change pas l’appel de Dieu. Le feu demeure.
« Mon âme a soif de toi, Seigneur »
Et le psaume 62 répond à Jérémie : « Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! » La vie chrétienne commence peut-être avec une soif.
Une soif de sens. Une soif de vérité. Une soif d’amour. Une soif de Dieu. Et cette soif ne disparaît jamais complètement. Même après des années de ministère. Même après des milliers de kilomètres parcourus. Même après des centaines de baptêmes, de mariages, de funérailles, de messes, de rencontres et de conversations.
On reste un pauvre homme devant Dieu qui peut seulement dire : « Mon âme a soif de toi. » Et le psaume poursuit : « Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. » Toute ma vie. Pas seulement hier. Pas seulement aujourd’hui. Toute ma vie. C’est pourquoi cette messe est avant tout une action de grâce. Le mot grec pour rendre grâce est eucharistein — εὐχαριστῶ. Tout simplement : MERCI.
Merci Seigneur. Merci pour la vie. Merci pour la vocation. Merci pour les rencontres. Merci même pour les difficultés, parce qu’elles nous ont appris quelque chose. Merci pour les visages qui ont croisé notre route. Merci pour les personnes qui ont donné. Merci pour celles qui ont pardonné. Merci pour celles qui ont parfois simplement souri.
Et peut-être que nous découvrons alors que la vie elle-même est une grande Eucharistie : une action de grâce permanente.
Changer de regard
Saint Paul nous donne ensuite une autre parole essentielle : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser. » Renouveler notre façon de penser. Renouveler notre regard. Voilà peut-être l’un des grands défis de la foi. Parce que la foi ne change pas nécessairement le paysage. Elle change la lumière avec laquelle nous le regardons.
Regardez nos Vosges. On peut connaître le même paysage au lever du jour, dans le brouillard, sous la pluie, dans la neige ou sous un soleil magnifique. La montagne est là. La forêt est là. La vallée est là. Mais notre regard n’est pas le même. Et il en va ainsi de notre vie. Lorsque les difficultés arrivent, lorsque les soucis s’accumulent, lorsque le découragement entre dans notre cœur, nous pouvons avoir l’impression que tout est devenu gris.
La foi ne supprime pas toujours le paysage difficile. Mais elle donne une lumière pour y découvrir encore les couleurs. Elle ne retire pas nécessairement la croix. Elle nous apprend à la regarder autrement. Elle ne promet pas une vie sans blessures. Elle promet une présence.
« Prends ta croix et suis-moi »
Et voilà que l’Évangile nous conduit au cœur du mystère. Pierre voudrait empêcher Jésus de partir vers Jérusalem. Il voudrait un autre chemin. Un chemin sans souffrance. Un chemin sans croix. Mais Jésus lui répond avec une parole rude : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Et puis il dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »
La croix n’est pas la fin. La croix est un passage. Et Jésus ajoute cette phrase bouleversante : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. »
Peut-être que toute vocation chrétienne tient dans ce paradoxe : accepter, partager, donner… et finalement être. On croit parfois que vivre, c’est posséder davantage.
Jésus nous apprend que vivre, c’est donner davantage. On croit parfois que recevoir est l’essentiel. Mais recevoir sans donner, ce n’est pas encore la relation. Donner sans recevoir, ce n’est pas encore le don. Mais lorsque les deux se rencontrent… quelque chose s’ouvre. Une communion. Une fraternité. Une vie nouvelle.
Un sourire peut changer le monde
Il y a trente-sept ans, j’avais écrit quelques mots très simples : « Il suffit de si peu de choses…
un sourire peut-être, une parole d’amitié… » Avec les années, je crois que je les comprends un peu mieux. Nous cherchons souvent des choses extraordinaires. Et Dieu travaille souvent avec des choses minuscules. Un sourire. Une main tendue. Une parole. Un pardon. Une présence. Un peu de patience. Un peu de bonté.
Mère Teresa disait que ce qui compte n’est pas tant la quantité de choses que nous faisons que l’amour que nous mettons dans ce que nous faisons. Et c’est peut-être cela que nous pouvons transmettre aux générations qui viennent : ne cherchez pas toujours à faire de grandes choses. Faites les petites choses avec un grand amour.
Recevoir pour donner
Saint Augustin nous rappelle une parole magnifique : « Dieu qui t’a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi. » Dieu ne force pas. Il propose. Il appelle. Il donne. Et il attend notre réponse.
C’est pourquoi la vie chrétienne est toujours une rencontre entre la grâce de Dieu et notre liberté. Dieu donne. Nous recevons. Et ce que nous recevons devient ensuite un don pour les autres. C’est ainsi que la foi avance. D’une personne à une autre. D’un cœur à un autre. D’une génération à une autre. Et c’est précisément pour cela que je ne voudrais pas terminer aujourd’hui en disant :
« Voilà, c’est terminé. » Non. Ce n’est pas terminé. Une page se tourne. Mais le livre continue.
Regarder vers demain
Alors, chers amis, ne regardons pas seulement ce que nous avons vécu ensemble. Regardons ce que Dieu prépare encore. La paroisse continuera. Les cloches sonneront. L’Évangile sera proclamé. Des enfants seront baptisés. Des jeunes chercheront leur chemin. Des familles viendront demander une bénédiction. Des personnes âgées auront besoin d’une présence. Des malades auront besoin d’une main. Des hommes et des femmes chercheront Dieu sans toujours savoir comment le nommer.
Et l’Église continuera son chemin. Avec d’autres visages. Avec d’autres voix. Avec d’autres prêtres. Mais avec le même Seigneur. C’est cela qui est important.
Le prêtre passe. La paroisse change. Les générations passent. Mais le Christ demeure. Et c’est pourquoi je peux partir avec confiance.
« Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix »
Et peut-être que pour l’avenir, je voudrais simplement reprendre cette prière attribuée à saint François : « Seigneur, faites de moi un instrument de votre paix. »
Là où il y a de la haine, que je mette l’amour. Là où il y a l’offense, que je mette le pardon. Là où il y a la discorde, que je mette l’union. Là où il y a l’erreur, que je mette la vérité. Là où il y a le doute, que je mette la foi. Là où il y a le désespoir, que je mette l’espérance. Là où il y a les ténèbres, que je mette votre lumière. Là où il y a la tristesse, que je mette la joie.
Et surtout : que je cherche moins à être consolé qu’à consoler,
moins à être compris qu’à comprendre, moins à être aimé qu’à aimer. Parce que : c’est en donnant qu’on reçoit, c’est en s’oubliant qu’on trouve, c’est en pardonnant qu’on est pardonné, c’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie.
Alors peut-être qu’à la fin d’une étape, il ne me reste qu’une chose à apprendre.
Apprendre encore à aimer. Et puis… m’en aller. Pas dans la tristesse. Mais dans la confiance. Car « Finis coronat opus ». La fin couronne l’œuvre.
Mais avec Dieu, la fin d’une œuvre devient le commencement d’une autre. Et ce qui demeure, ce n’est pas ce que nous avons fait. Ce qui demeure, c’est l’amour que nous avons donné.
Alors, pour aujourd’hui et pour demain : MERCI.
Merci Seigneur. Merci à vous. Et maintenant… à Dieu de continuer l’œuvre.
Homélie du Père Piotr K WILK à sa dernière messe à Vagney