Pour vous, qui suis-je ?

22 août 2026 | Homélies, Brève

Parfois, nous croyons que nous sommes simplement en train de changer de route… et c’est Dieu qui est en train de changer notre destination.

Il y a des questions que nous pouvons éviter pendant longtemps. On peut éviter une question du médecin, une question du banquier, une question du voisin… On peut même parfois éviter une question du curé !

Mais il y a une question que Jésus finit toujours par nous poser : « Pour vous, qui suis-je ? »

Et cette question n’est pas une question de catéchisme. Ce n’est pas un examen où il faudrait réciter la bonne réponse. C’est une question qui touche le cœur.

1. Une femme, une tragédie… et une rencontre

Je voudrais commencer par une histoire vraie, celle de Clare Boothe Luce, femme brillante, écrivaine, journaliste, femme politique américaine et épouse de Henry Luce.

En janvier 1944, sa fille unique, Ann, âgée de dix-neuf ans, mourut dans un accident de voiture. Pour une mère, il n’y a peut-être pas de douleur plus terrible. Clare était profondément bouleversée. Elle cherchait à comprendre : Pourquoi Dieu ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ma fille ?

Elle rencontra alors Mgr Fulton Sheen, célèbre prédicateur catholique américain. Et elle lui posa cette question terrible : « Si Dieu est bon, pourquoi a-t-il pris ma fille ? » Sheen lui répondit d’une manière qui peut nous surprendre : « Peut-être afin que vous croyiez. Peut-être que votre fille achète votre foi par sa vie. »

Il ne s’agissait évidemment pas de dire que Dieu avait voulu la mort de cette jeune fille. Non. Il s’agissait de dire quelque chose de beaucoup plus mystérieux : Dieu peut faire surgir la lumière même au milieu d’une nuit que nous ne comprenons pas. Cette rencontre fut le commencement d’un long chemin. En 1946, Clare Boothe Luce entra dans l’Église catholique et reçut le baptême.

Voilà une chose importante : la foi ne répond pas toujours immédiatement à toutes nos questions ; parfois elle nous donne une nouvelle manière de regarder nos questions.

2. « Pour vous, qui suis-je ? »

Et c’est exactement ce que Jésus fait avec Pierre.  Jésus arrive à Césarée de Philippe. Il demande d’abord : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Les disciples répondent : « Jean Baptiste… Élie… Jérémie… un prophète… » Autrement dit : les gens ont des opinions sur Jésus.

Et aujourd’hui encore, Jésus possède beaucoup de biographies ! Pour certains, il est un grand homme. Pour d’autres, un prophète. Pour d’autres encore, un philosophe, un révolutionnaire, un maître de sagesse… Et puis Jésus change de question : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Voilà la vraie question. Pas : « Qu’est-ce que les autres pensent ? » Mais : « Et toi ? » Et Pierre répond : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » C’est sa profession de foi.

Mais Jésus lui dit immédiatement : « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. »

Pierre n’a pas simplement appris quelque chose sur Jésus. Il a reçu une lumière. Il ne s’agit plus seulement de connaître Jésus. Il s’agit de reconnaître Jésus.

3. La foi, ce n’est pas seulement savoir

Nous pouvons connaître beaucoup de choses sur Jésus sans encore vraiment le connaître. Nous pouvons connaître l’Évangile. Nous pouvons connaître les prières. Nous pouvons connaître les dates des fêtes. Nous pouvons même connaître les réponses du catéchisme… Et pourtant, notre cœur peut rester à distance.

La foi est autre chose. La foi est une grâce. Elle est comme une lumière donnée à l’intérieur de nous. C’est pourquoi Jésus dit à Pierre : « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela. » La foi n’est pas une invention de notre intelligence. Elle est une rencontre entre notre liberté et la grâce de Dieu.

4. Césarée de Philippe : au milieu de la peur

Il y a quelque chose de très beau dans le lieu où Jésus pose cette question. Césarée de Philippe était un lieu marqué par les cultes païens, notamment autour du dieu Pan. Et justement, le mot panique vient de Pan. Un endroit où l’on avait peur.

Et c’est là que Jésus demande : « Pour vous, qui suis-je ? » C’est magnifique. Au milieu d’un monde rempli de peurs, Jésus demande : « Qui suis-je pour toi ? » Et Pierre répond : « Tu es le Christ. » La foi ne supprime pas toutes les peurs. Mais elle nous donne quelqu’un à qui confier nos peurs. Et cela change tout.

5. Notre téléphone connaît parfois mieux la connexion que nous !

Aujourd’hui, nous avons une petite parabole moderne : le téléphone portable. Vous êtes dans un tunnel :— plus de réseau ! Vous entrez dans un bâtiment aux murs très épais : — plus de réseau ! Vous montez dans la montagne : — « Recherche du réseau… »

Et parfois, le téléphone vous regarde avec une grande dignité : « Aucun service. » Nous avons tous connu ce moment ! Mais il existe quelque chose de plus grave que de perdre le réseau du téléphone : perdre la connexion avec Dieu.

On peut avoir beaucoup de connaissances, beaucoup de livres, beaucoup d’informations… et pourtant vivre intérieurement avec : « Aucun service. » La foi, c’est la connexion avec le Christ. Et comme le téléphone, notre âme a besoin d’être rechargée.

6. Il faut recharger la batterie !

On ne peut pas demander à un téléphone de fonctionner éternellement avec 2 % de batterie. Il finit par nous dire : « Batterie faible. » Et parfois, notre âme pourrait nous dire exactement la même chose : « Foi faible. Espérance faible. Prière faible. Amour faible. »

Que faisons-nous ? Nous rechargeons !

Eh bien, pour notre vie chrétienne aussi, il faut recharger la batterie : la Parole de Dieu, la prière, l’Eucharistie, la confession, les sacrements, le silence, la charité, la fraternité.

La messe du dimanche n’est pas une décoration dans notre semaine. Elle est notre recharge spirituelle. Nous venons ici non seulement pour écouter quelque chose sur Dieu, mais pour rencontrer le Christ vivant.

7. Même Karl Marx a commencé avec le Christ !

Et ici, permettez-moi une petite surprise. Nous connaissons tous Karl Marx. Mais à dix-sept ans, le jeune Karl Marx écrivit un travail sur l’Évangile selon saint Jean, précisément sur Jean 15 : « L’union des croyants avec le Christ. »

Et ce n’est pas une légende. Dans ce texte de 1835, le jeune Marx affirme que l’union avec le Christ est nécessaire à l’homme et médite sur les paroles de Jésus : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments. »

Il écrit même que cette union avec le Christ donne à l’homme une joie et une force intérieures. Quelle étrange page de l’histoire ! Le jeune Marx écrit sur le Christ.

Plus tard, son chemin intellectuel l’éloignera profondément de la foi chrétienne et sa critique de la religion deviendra célèbre. Cela nous rappelle quelque chose : la foi doit être nourrie.

Une foi non cultivée peut s’affaiblir. Une foi non éclairée peut devenir fragile. Une foi qui ne prie plus peut perdre sa connexion.

8. Tolkien : le grand récit est vrai

J’aime beaucoup ce que J. R. R. Tolkien, l’auteur du Seigneur des anneaux, dit à propos de l’Évangile. Tolkien connaissait les mythes, les légendes, les grandes histoires de l’humanité. Mais il disait que l’Évangile est différent : l’Évangile est le grand récit qui est entré dans l’Histoire.

Pour Tolkien, la naissance et surtout la Résurrection du Christ sont comme le plus grand retournement de l’histoire humaine : le mal ne possède pas le dernier mot, la mort ne possède pas le dernier mot. Et cela rejoint exactement notre Évangile : « La puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. »

Jésus ne promet pas à Pierre une Église sans difficultés. Il lui promet une Église qui, malgré les difficultés, ne sera pas vaincue.

9. C. S. Lewis : voir le monde autrement

Et C. S. Lewis, autre grand écrivain chrétien, nous donne une image magnifique. Il écrit : « Je crois au christianisme comme je crois que le soleil s’est levé : non seulement parce que je le vois, mais parce que par lui je vois tout le reste. »

Voilà la foi ! La foi n’est pas seulement quelque chose que nous regardons. La foi devient la lumière avec laquelle nous regardons.

Avec la foi, nous regardons autrement : la souffrance, la maladie, la vieillesse, la famille, la mort,
la solitude, le pardon, la joie, et même notre propre histoire. La foi ne change pas toujours immédiatement les circonstances. Mais elle peut changer le regard que nous portons sur elles.

10. « Je te donnerai les clés »

Et maintenant Jésus dit à Pierre : « Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux. »

Une clé sert à ouvrir. Une clé sert à fermer. Mais surtout : une clé donne accès. L’Église reçoit donc une mission extraordinaire : ouvrir les portes. Ouvrir la porte de l’espérance. Ouvrir la porte du pardon. Ouvrir la porte de la miséricorde. Ouvrir la porte de la rencontre avec Dieu. Et peut-être que nous avons parfois trop tendance à être les gardiens des portes plutôt que leurs serviteurs !

Jésus nous demande : « Ouvre. Ne ferme pas. Conduis vers moi. »

11. Et Paul nous ramène à l’humilité

La deuxième lecture nous donne alors la conclusion parfaite : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables!»

Paul ne dit pas : « Maintenant, j’ai tout compris ! » Il dit presque le contraire : « Dieu est plus grand que ce que je peux comprendre. » Et il termine : « Tout est de lui, et par lui, et pour lui. »

Voilà l’humilité de la foi. Nous ne possédons pas Dieu. Nous ne mettons pas Dieu dans notre poche. Nous ne pouvons pas transformer Dieu en application de téléphone : « Seigneur, version 3.0, mise à jour disponible ! » Non !

C’est nous qui devons nous laisser mettre à jour par Dieu !

12. Alors, quelle est notre réponse ?

Frères et sœurs, Jésus ne nous demande pas aujourd’hui : « Connaissez-vous bien la religion ? »

Il demande : « Pour vous, qui suis-je ? » Et chacun doit répondre.

Pour toi, qui est Jésus ? Est-il seulement un personnage de l’Évangile ? Est-il seulement celui dont nous parlons à la messe ? Ou est-il réellement :

le Christ, le Fils du Dieu vivant, celui qui donne sens à notre vie, celui qui pardonne, celui qui relève, celui qui ouvre les portes, celui qui demeure avec nous ?

La foi est une grâce. Alors demandons-la. Pour nous-mêmes. Pour nos enfants. Pour nos petits-enfants. Pour ceux qui ont perdu la foi. Pour ceux qui cherchent. Pour ceux qui doutent. Pour ceux qui souffrent. Et même pour ceux qui disent : « Moi, je ne crois plus. » Car peut-être que Dieu travaille déjà dans leur cœur, silencieusement.

Conclusion : gardons la connexion !

Le psaume nous donne aujourd’hui une magnifique prière : « Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains. »
Et encore : « Le jour où tu répondis à mon appel, tu fis grandir en mon âme la force. »

Alors, frères et sœurs, si aujourd’hui notre batterie spirituelle est à 10 % : ne paniquons pas ! Le Seigneur possède encore le chargeur ! Et le chargeur, c’est sa Parole, c’est l’Eucharistie, c’est la prière, c’est le pardon, c’est l’amour.

Demandons simplement : « Seigneur, augmente ma foi. Garde-moi connecté à toi. Quand je suis dans le tunnel, ne me laisse pas croire que tu as disparu. Quand je ne vois plus le réseau, rappelle-moi que tu es toujours là. »

Et surtout, souvenons-nous de la parole de Jésus : « La puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. »

Alors gardons confiance. Même quand nous ne comprenons pas. Même quand nous traversons un tunnel. Même quand la batterie est presque vide.

Jésus est là. Jésus est le Christ. Jésus est vivant. Et Jésus est vainqueur ! Amen.

21ᵉ dimanche du temps ordinaire, Père Piotr K. WILK

 

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