
Il y a des histoires qui commencent de façon très sérieuse… et qui finissent par nous faire sourire.
Le 10 janvier 1992, un porte-conteneurs navigue dans l’océan Pacifique. À son bord, parmi toutes sortes de marchandises, un conteneur rempli de jouets en caoutchouc : des canetons jaunes, des grenouilles vertes, des tortues bleues et des castors roux.
Et puis, catastrophe : le conteneur tombe à la mer. 28 800 petits jouets se retrouvent à flotter dans l’océan.
Pour les enfants, c’était peut-être une catastrophe. Pour les océanographes, c’était un cadeau du ciel… ou plutôt de la mer ! On a commencé à suivre leur voyage. Certains sont arrivés en Alaska, d’autres au Japon, en Australie, certains se sont retrouvés dans les eaux de l’Arctique, prisonniers de la glace. Et finalement, certains sont arrivés jusqu’en France. Ils avaient parcouru près de 27 000 kilomètres !
Alors, peut-être que pendant vos vacances, sur une plage, vous trouverez un jour un petit canard jaune. Ne le ramenez pas tout de suite à la maison ! Il a peut-être davantage voyagé que vous…
Mais cette histoire nous offre une belle image de notre monde. Nous sommes nous aussi plongés dans un océan. Un océan d’informations. Téléphones, réseaux sociaux, actualités, images, rumeurs, fausses nouvelles, commentaires, publicités… Nous sommes bombardés de toutes parts.
Les canetons, les tortues et les castors modernes flottent partout autour de nous ! Et parfois ils entrent dans notre mémoire, dans notre imagination, dans notre cœur. Nous finissons par ne plus savoir ce qui est vrai, ce qui est important, ce qui mérite notre attention.
Nous vivons dans un monde qui parle beaucoup. Mais qui écoute de moins en moins.
Et c’est précisément là que la première lecture vient nous rejoindre.
Élie est sur la montagne. Il attend Dieu. Et voilà que survient un ouragan. Puis un tremblement de terre. Puis le feu. Mais trois fois, la Bible nous dit :
« Le Seigneur n’était pas dans l’ouragan.
Le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre.
Le Seigneur n’était pas dans le feu. »
Et puis… une brise légère. Presque rien. Un murmure. Et Élie comprend. Dieu vient autrement. Il ne crie pas. Il ne fait pas de publicité. Il ne nous envoie pas une notification sur notre téléphone !
Dieu vient doucement.
Dieu vient discrètement.
Dieu vient sur la pointe des pieds.
Il faut donc apprendre à écouter. Saint Jean de la Croix écrivait : « Le Père n’a prononcé qu’une parole, qui est son Fils, et il la dit éternellement dans un éternel silence. »
Voilà peut-être notre problème. Nous avons peur du silence. Nous remplissons immédiatement le moindre espace vide.
Un téléphone sonne. Une notification arrive. Une image apparaît. Une information chasse une autre. Et pourtant, Dieu nous attend parfois dans cet espace que nous cherchons à remplir.
Le psaume nous donne aujourd’hui une magnifique prière : « Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut » Et puis « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent. »
Quelle belle image ! L’amour et la vérité se donnent rendez-vous. La justice et la paix s’embrassent. Et la terre, enfin, peut donner son fruit.
Mais pour entendre cela, il faut parfois fermer quelques écrans. Il faut retrouver le silence. Il faut apprendre à contempler. Car nous sommes devenus très habiles pour photographier les choses… mais parfois incapables de les regarder.
Nous voulons parfois tellement montrer ce que nous vivons… que nous oublions de le vivre. Nous photographions le coucher du soleil… et nous oublions de regarder le soleil se coucher. Nous filmons un concert… et nous oublions d’écouter la musique. Nous photographions un repas… et nous oublions d’en goûter la saveur. Et parfois, nous faisons la même chose avec Dieu. Nous parlons de Dieu. Nous cherchons des informations sur Dieu. Nous discutons sur Dieu. Mais avons-nous encore le temps de rencontrer Dieu ?
Il y a une autre histoire très belle. Pendant la Révolution russe de 1917, un jeune homme nommé Andreï Bloom, qui était alors athée, entend parler de Dieu et décide de vérifier par lui-même. Il prend l’Évangile de saint Marc. Il ne veut pas croire. Au contraire : il veut trouver les erreurs pour pouvoir ensuite répondre à ceux qui parlent de Dieu.
Et puis, entre les deuxième et troisième chapitres, quelque chose se passe. Il fait l’expérience de la présence du Christ. Il découvre Celui qu’il cherchait sans le savoir. Plus tard, devenu médecin, puis moine, il deviendra le métropolite Antoine de Souroge, une grande figure spirituelle de l’Église orthodoxe.
Tout a commencé par quelques minutes de lecture de l’Évangile.
Cinq minutes. Cinq minutes par jour. Cinq minutes pour sortir du bruit. Cinq minutes pour laisser Dieu parler. Peut-être que pour certains d’entre nous, la sainteté pourrait commencer par cinq minutes… Et ce serait déjà une révolution !
Et puis arrive l’Évangile. La nuit. La mer. Le vent contraire. La barque est secouée par les vagues. Les disciples ont peur. Et Jésus vient vers eux en marchant sur la mer.
Ils ne le reconnaissent même pas. Ils pensent voir un fantôme. Et Jésus leur dit : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! »
Alors Pierre fait quelque chose d’extraordinaire. Il ose demander : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Et Jésus répond simplement : « Viens ! » Pierre descend de la barque. Il met le pied sur l’eau. Et il marche. Quelques pas. Un miracle. Mais ensuite, Pierre regarde le vent. Il regarde les vagues. Il regarde la tempête. Et il commence à couler. Pourquoi ? Parce qu’il a cessé de regarder Jésus.
Il a commencé à regarder le vent. Et voilà peut-être le secret de toute notre vie spirituelle : Tant que Pierre regarde Jésus, il avance. Lorsqu’il regarde seulement les vagues, il s’enfonce.
Nous connaissons cela. Nous aussi, nous avons nos vagues. Les inquiétudes. La fatigue. La maladie. Les déceptions. Les changements. Les incertitudes. L’avenir.
Le monde qui semble parfois perdre la tête. Et même cet été, malgré les vacances, nous pouvons nous sentir fatigués : la chaleur, le manque d’eau, les incendies, les inquiétudes pour notre planète…
On pourrait presque se demander : Est-ce encore l’été ou déjà l’Apocalypse ?
Mais au milieu de tout cela, Jésus dit : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » Il ne dit pas : « Il n’y aura plus de vent. » Il ne dit pas : « Il n’y aura plus de vagues. »
Il dit : « Regarde-moi. » Et quand Pierre commence à sombrer, il ne prononce pas une longue prière théologique. Il crie simplement : « Seigneur, sauve-moi ! » Et Jésus tend la main. C’est peut-être l’une des plus belles prières de toute la Bible.
Seigneur, sauve-moi. Quand je n’en peux plus. Quand je ne comprends plus. Quand j’ai peur. Quand je coule. Quand je ne sais plus quoi faire.
Il suffit parfois de crier vers Lui. Et la main du Christ est déjà là.
Il y a encore une parole qui m’accompagne depuis longtemps. André Gide écrivait : « Tu ne peux découvrir de nouveaux océans tant que tu n’as pas le courage de perdre de vue le rivage. »
C’est exactement ce que fait Pierre. Il quitte la barque. Il quitte la sécurité. Il quitte le connu. Il accepte de ne plus avoir les pieds sur la terre ferme. Et cela me rappelle ma propre devise du jour de mon ordination, en 1989 « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Une devise est une belle chose… à condition de ne pas oublier qu’un jour Dieu peut prendre notre devise au sérieux !
Frères et sœurs, Le monde continuera de produire ses canetons jaunes, ses tortues bleues et ses castors roux. Il y aura toujours du bruit. Toujours des nouvelles. Toujours des images. Toujours des tempêtes. Mais nous pouvons choisir ce que nous laissons entrer dans notre cœur.
Nous pouvons apprendre à faire silence. Nous pouvons ouvrir l’Évangile. Nous pouvons prendre cinq minutes. Nous pouvons regarder Jésus plutôt que les vagues.
Et lorsque nous commencerons à sombrer, nous n’aurons pas besoin de chercher une formule compliquée. Nous dirons simplement : « Seigneur, sauve-moi ! » Et il prendra notre main.
Car finalement, la foi chrétienne n’est pas la certitude que nous ne tomberons jamais. C’est la certitude que, lorsque nous tomberons, quelqu’un sera là pour nous relever.
Alors, frères et sœurs, pendant ces vacances, essayons une petite expérience.
Cinq minutes de silence par jour. Cinq minutes sans téléphone. Cinq minutes sans nouvelles. Cinq minutes sans canard jaune ! Cinq minutes avec l’Évangile. Et si, au bout de cinq minutes, Dieu ne nous parle toujours pas… ne nous inquiétons pas.
Peut-être qu’Il nous demande simplement de nous taire encore cinq minutes. Parce que, contrairement à notre téléphone, Dieu n’a pas besoin de réseau pour nous rejoindre. Amen.
Homélie – 19ᵉ dimanche du Temps ordinaire Père Piotr K. WILK