Ils mangèrent tous et furent rassasiés

1 août 2026 | Homélies, Brève

Aujourd’hui, je vous parle de nourriture. Rassurez-vous, l’homélie ne sera pas aussi longue qu’un repas de mariage… et, malheureusement, je ne peux pas distribuer une part de Sachertorte à la sortie de la messe !

Mais la Parole de Dieu nous invite vraiment à passer à table. Et ce repas-là ne fait jamais grossir…  il fait grandir.

L’histoire de la célèbre Sachertorte de Vienne est née d’un imprévu. En 1832, le prince Metternich demanda un dessert exceptionnel pour ses invités. Mais le grand chef était malade. C’est un jeune apprenti de seize ans, Franz Sacher, qui dut prendre sa place. Avec ce qu’il avait sous la main, il inventa un gâteau devenu mondialement célèbre. (Chocolat + la confiture d’abricot, la recette en pièce jointe)

Comme souvent, le manque fut la source de l’invention.

Dans l’Évangile, il y a aussi un manque. Les disciples regardent la foule et font leurs comptes :            « Nous n’avons que cinq pains et deux poissons. »

Pour eux, le calcul est vite fait : il n’y en aura jamais assez. Mais Jésus ne commence pas par compter. Il commence par aimer.

L’Évangile dit qu’il fut saisi de compassion. Toute la différence est là.

Quand nous regardons seulement nos réserves, nous voyons le manque.
Quand Dieu regarde, il voit déjà le partage.

Alors Jésus prononce cette parole qui traverse les siècles : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Le prophète Isaïe nous lançait déjà cette invitation étonnante : « Venez acheter et consommer…
sans argent, sans rien payer. »  
Puis il pose une question qui dérange : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas ? » N’est-ce pas la grande question de notre époque ?

Si Isaïe venait aujourd’hui faire son marché, il serait peut-être surpris. Nous savons comparer les prix des téléphones, choisir entre vingt sortes de céréales, commander un colis en quelques secondes… mais combien de temps consacrons-nous à nourrir notre âme ?

Nous faisons parfois très attention à la date de péremption du yaourt… et beaucoup moins à celle de notre vie spirituelle !

Le corps nous rappelle rapidement qu’il a faim. L’âme, elle, a plus de délicatesse : elle souffre souvent en silence.

Nous achetons beaucoup. Nous consommons énormément. Nous possédons davantage que les générations précédentes. Et pourtant… Combien de personnes souffrent d’une immense faim intérieure !

On peut avoir un réfrigérateur plein et un cœur vide.

Notre société fabrique souvent de l’éphémère. Elle nous propose des nourritures qui excitent mais ne rassasient pas. Des distractions qui occupent mais ne donnent pas la paix.
Des réussites qui brillent mais ne remplissent pas le cœur.

Dieu, lui, offre une nourriture durable. Le psaume nous le rappelle avec une magnifique simplicité : « Tu ouvres ta main, Seigneur, nous voici rassasiés. »

 

Il existe un petit livre devenu un classique de la pensée chrétienne : Theology for Beginners de Frank Sheed. Son auteur rappelle une évidence souvent oubliée : notre foi a aussi besoin d’être nourrie par l’intelligence.

Nous prenons soin de notre corps. Mais nourrissons-nous aussi notre âme ? Une foi qui ne se nourrit plus finit par s’affaiblir.

L’homme ne vit pas seulement de pain. Il vit aussi de la Parole de Dieu, de l’Eucharistie, de la prière, du silence, de la vérité, de la beauté.

 

La parole d’Isaïe a trouvé une réponse magnifique dans la vie de Sainte Katharine Drexel canonisée par Pape Jean Paul II en 2000

Elle était l’une des femmes les plus riches des États-Unis. Elle aurait pu vivre dans le confort jusqu’à la fin de ses jours. Mais un jour, à Venise, devant une image de la Vierge, cette parole de l’Évangile a bouleversé son existence : « Vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement. »

Plus tard, reçue par Léon XIII, elle lui demanda d’envoyer des missionnaires auprès des peuples amérindiens. Le pape lui répondit simplement : « Pourquoi ne deviendriez-vous pas vous-même missionnaire ? »

Cette question changea toute sa vie. Elle distribua son immense fortune. Elle fonda la Congrégation des Sœurs du Saint-Sacrement. Elle ouvrit des dizaines d’écoles et créa la Xavier University of Louisiana, première université catholique destinée aux Afro-Américains.

Elle avait compris qu’il existe une faim plus profonde que celle du ventre. La faim de la dignité.           La faim de l’éducation. La faim de la justice. La faim de Dieu.

Écoutons quelques-unes de ses paroles. « Chaque épreuve que nous subissons est un acte de la miséricorde de Dieu afin de nous détacher de la terre et de nous rapprocher de Dieu. » Ou encore : « Dieu comble ce qui est vide. » Et cette phrase si profondément eucharistique : « Près du tabernacle, l’âme trouve la force, la consolation et l’espérance. »  Elle avait découvert la vraie nourriture.

 

Saint Paul peut alors écrire cette immense profession de foi : « Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? » La faim ? La pauvreté ? La souffrance ? La maladie ? La solitude ?  Non.

Parce que celui qui reçoit le Christ ne possède pas seulement un pain. Il reçoit une Présence. Et cette Présence ne l’abandonnera jamais.

J’imagine parfois les disciples en train de recompter les pains : « Cinq… toujours cinq ! » Pendant qu’ils calculent, Jésus bénit. Voilà peut-être notre tentation : nous faisons des additions, tandis que Dieu fait des multiplications.

Dans nos paroisses aussi, nous regardons parfois ce qui manque : moins de prêtres, moins de bénévoles, moins de moyens… Et le Seigneur nous demande encore : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »  Avec Dieu, les statistiques ne sont jamais le dernier mot. La confiance l’emporte toujours sur les calculs.

Frères et sœurs,

À chaque Eucharistie, nous arrivons avec nos cinq pains et nos deux poissons. C’est peu.                        

Nous apportons notre fatigue. Nos soucis. Nos inquiétudes. Nos joies aussi.

Jésus ne nous demande pas davantage. Il nous demande seulement de lui remettre ce que nous avons.

Entre ses mains, le peu devient beaucoup. Entre ses mains, le pain devient Eucharistie.                           

Entre ses mains, notre vie devient bénédiction. Alors repartons avec cette question d’Isaïe :                 « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas ? »

Et avec cette certitude de saint Paul : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. »  Amen.

 

Ps. La recette pour le gâteau Sacher – Sachertorte

Homélie – 18ᵉ dimanche du Temps ordinaire (Année A)   Père Piotr K. WILK

 

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